La peur dans l'apprentissage en gymnastique
Extrait de GYM'Technic n° 52
Juillet - Septembre 2005
Par Guillaume AULARD (professeur agrégé d'EPS - Chambéry)
et Annick DURNY (maître de conférences, UFR APS Rennes 21)
(Ce texte est tiré d'une étude plus importante dans le
cadre d'un mémoire de maîtrise STAPS Education et
Motricité.)
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Comprendre les indices comportementaux lors de l'apprentissage
d'un élément acrobatique à la poutre
Les émotions sont liées aux actions. Favoriser l'action du
gymnaste par des situations adaptées ou des consignes
précises, c'est lui permettre de ressentir des émotions
nouvelles qui vont renforcer ou modifier son engagement dans
l'apprentissage. La peur occupe incontestablement une place
importante dans la pratique de la gymnastique sportive et plus
particulièrement lors de l'apprentissage d'un nouvel élément
acrobatique. Outre son caractère parfois inhibiteur, elle doit
néanmoins être considérée par l'entraîneur comme un facteur
incontournable de l'apprentissage. Elle est nécessaire à
l'apprentissage, surtout dans le cadre de l'apprentissage
d'éléments risqués, puisqu'elle garantie en partie une gestion
de la prise de risque mais elle est souvent accompagnée par
des gestes «parasites» qui ralentissent et perturbent les
acquisitions.
Nous nous sommes intéressés à l'identification de ces
comportements parasites exprimant la peur du gymnaste lors de
l'apprentissage d'un élément acrobatique à la poutre. Nous avons cherché à comprendre la signification de ces
comportements pour le gymnaste, mais aussi pour l'entraîneur,
notamment dans la mise en œuvre des séquences d'apprentissage.
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Cadre théorique : une théorie des émotions pour comprendre la
peur
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La réalisation d'un élément acrobatique à la poutre et plus
particulièrement au cours de son apprentissage est porteuse
d'émotions pour la gymnaste. La peur de chuter, de se blesser,
de ne pas «bien faire» oriente son engagement dans l'action.
Des comportements liés aux émotions sont alors identifiables.
On constate souvent une longue phase de préparation ponctuée
de gestes «parasites», parfois un refus de réaliser l'élément
ou alors une exécution très ralentie... Ces gestes peu
esthétiques apparaissent néanmoins irrémédiablement en début
d'apprentissage et disparaissent avec l'amélioration de
l'exécution.

Nous faisons l'hypothèse que ces gestes
participent de la mise en place de stratégies d'ajustement
plus ou moins adaptées permettant de faire face à la situation
interprétée par la gymnaste comme incertaine ou imprévisible.
Les consignes, les encouragements et les informations en
retour de l'entraîneur peuvent également modifier cette
interprétation.
En d'autres termes l'organisme s'adapte par
des réactions particulières aux émotions liées à l'action. Ces
adaptations peuvent être positives et ainsi favoriser la
réalisation de l'élément, mais elles peuvent aussi être
négatives et entraîner l'évitement de la difficulté, la chute,
voire la b1essure volontaire.
Les entraîneurs se doivent de prendre en compte les
comportements liés aux émotions dans leurs pratiques
d'entraînement. Il s'agit de les identifier puis de les
comprendre pour mieux les utiliser à des fins d'apprentissage.
Hanin (1980) parle de zones de fonctionnement optimal pour
expliquer que l'entraîneur doit selon les occasions et les
ath1ètes, réduire, maintenir ou augmenter les états d'anxiété.
Il doit se servir d'indices comportementaux pour interpréter
ces états d'anxiété. Une telle démarche nécessite une grande
connaissance de l'activité, des comportements et des gymnastes
pour pouvoir déterminer quand et comment intervenir.
La théorie sociale des émotions (Dumouchel,1999)
conçoit les émotions comme les moments saillants d'un
processus de coordination des interactions entre des acteurs
et la situation particulière dans laquelle se déploient leurs
actions.
Les acteurs dont nous faisons référence ici sont
l'entraîneur et le gymnaste. Ces interactions constituent un
couplage comme l'action de chaque acteur contribue à définir
l'action de l'autre.
Ainsi, dans le couple entraîneur - gymnaste, le comportement
du gymnaste est le support des interprétations et des actions
de l'entraîneur qui amènent d'autres comportements chez le
gymnaste qui modifient les actions de l'entraîneur etc.
Ces
interactions ont à chaque instant une tonalité émotionnelle
particulière qui caractérise l'état affectif, momentané et
transitoire, de chaque acteur.
Ainsi, selon cette perspective, les émotions sont au centre
des relations sociales. L'expression de l'état affectif (par
les émotions) du gymnaste peut faire signe et éveiller chez
l'entraîneur une action, qui elle-même es susceptible d'une
nouvelle interprétation par le gymnaste. De ce point de vue,
les émotions ne sont pas uniquement l'extériorisation de
processus intimes, mais sont à concevoir comme les
correspondants internes de la, dynamique de l'interaction.
«Les émotions naissent d'une évaluation plus ou moins lucide
d'un événement par un acteur nourri d'une sensibilité propre,
elles sont des pensées en acte, étayées sur un système de sens
et de valeurs. Enracinées dans une culture affective, elles
s'inscrivent ensuite dans un langage de gestes, et de mimiques
en principe reconnaissable (à moins que l'individu ne
dissimule son état affectif par ceux qui partagent son
enracinement social» (Le Breton, 1998).
L'étude des
émotions se déplace ainsi de l'étude du sujet qui les ressent
pour se centrer sur l'analyse de l'interaction entre les
acteurs présents dans la situation. Cette conception des
émotions a deux conséquences.
- Premièrement, on postule que la signification individuelle des
émotions est dépendante en partie de la relation entre les
acteurs. Cela signifierait que la peur est relative à la façon
dont la gymnaste conçoit la présence et l'interaction avec
l'entraîneur.
- Deuxièmement, l'action de chaque acteur est à concevoir non
comme l'expression d'une intention individuelle mais comme le
résultat d'une coordination d'intentions.
C'est donc l'interaction avec l'environnement mais aussi avec
les autres (la situation) qui doit être au coeur de l'étude et
non uniquement les comportements et les interprétations de la
gymnaste. Ainsi, nous considérons les émotions comme des
constructions sociales qui portent l'empreinte d'un contexte
particulier. Elles sont situées. Elles traduisent «la
signification donnée par l'individu aux circonstances qui
résonnent en lui» (Le Breton, 1998).
Ainsi, la gymnaste
peut, dans un premier temps, considérer la situation proposée
par l'entraîneur comme risquée mais accepter de s'y engager
malgré tout parce que de l'interprétation de l'interaction,
elle a construit une situation rassurante. Elle contrôle alors
ses émotions pour agir efficacement.
Massimo (1993) soutient que certains indices comportementaux
traduisant le sentiment de peur chez le gymnaste peuvent être
recensés. Il nomme même certains d'entre eux comme : tirer sur
son short, remettre ses cheveux en place, se frotter les mains
sur les cuisses, remettre de la magnésie...
Notre premier
objectif sera donc d'identifier dans les comportements de
gymnastes de bon niveau des comportements que nous qualifions
tout d'abord de "parasites". Nous interrogerons ensuite les
gymnastes afin de savoir quelle signification elle leur
accorde.
Même s'ils sont des phénomènes propres à chaque gymnaste (les
comportements sont à chaque fois différents), nous postulons
qu'ils se construisent dans l'interaction avec l'entraîneur.
Nous pensons également qu'ils sont interprétés par ce dernier
afin d'adapter au mieux son intervention aux particularités de
la gymnaste.
Notre deuxième objectif sera donc de mettre à
jour par entretien, les significations données par
l'entraîneur à ces comportements et l'utilisation qu'il en
fait pour orienter l'engagement de 1a gymnaste. En effet, on
peut supposer que l'interprétation des comportements liés à la
peur par l'entraîneur est déterminante pour la construction de
l'interaction et donc pour la poursuite de l'apprentissage.
Ainsi, nous souhaitons montrer l'intérêt pour l'adaptation de
l'entraînement et l'individualisation de la régulation de
l'apprentissage que peut caractériser le recensement et
l'interprétation commune (signification pour l'entraîneur et
pour le gymnaste) des comportements liés aux émotions
ressenties dans et par l'action.
Les sujets qui ont participé à l'étude sont quatre gymnastes
de 13 ans (pour deux d'entre elles) et 15 ans (pour les deux
autres) ainsi que l'entraîneur qui s'occupe de l'entraînement
à la poutre.
Ces gymnastes ont participé aux championnats de France dans la
catégorie nationale B l'année de l'étude. Leurs comportements
seront observés à la poutre, lors de séances ordinaires
(c'est-à-dire naturelle) avec leur entraîneur et plus
particulièrement au cours des moments d'apprentissage puis de
réalisation seule d'un élément acrobatique.
Les scènes supports de l'étude ont été filmées sur une période
s'étendant de janvier à mai 2003. La caméra était disposée de
manière à ne pas gêner, ni même modifier l'organisation
habituelle de l'entraînement. Nous avons filmé à la fois la
gymnaste sur l'agrès et la situation dans son ensemble
(entraîneur plus gymnaste) et disposé un microphone sur
l'entraîneur afin de pouvoir enregistrer ses interventions
verbales.
2 types de matériaux ont été recueillis
DES MATÉRIAUX D'OBSERVATION DES COMPORTEMENTS
À PARTIR DES FILMS
À partir de la catégorisation comportementale de Massimo
(1993), nous avons repéré dans les comportements de chaque
gymnaste, par une grille d'observation, les indicateurs
susceptibles d'être révélateurs de peur. Ainsi, nous avons
repris les comportements les plus courants des gymnastes
énoncés par Massimo : remettre les cheveux en place ou tirer
sur le short.
Un autre observable a été ajouté, l'évitement. Il se
caractérise par un temps de préparation ou de concentration
excessif, le refus (dissimulé ou non) de passer sur l'agrès
que l'entraîneur observe, la feinte de douleur...
Une colonne est restée libre pour d'autres comportements non
répertoriés et qui apparaissent plus particulièrement dans
certaines conditions ou chez certaines gymnastes.
Une seconde grille d'observation du comportement de
l'entraîneur cette fois, inspirée des recherches sur les
comportements des entraîneurs experts (Trudel et Côté,
1994) nous a permis de relever la nature des interventions
verbales de l'entraîneur et d'identifier le profil
comportemental de l'entraîneur au cours de la régulation de la
situation d'apprentissage.
DES MATÉRIAUX DE VERBALISATION DES ACTEURS
À PARTIR D'ENTRETIENS D'AUTOCONFRONTATION
Les entretiens d'autoconfrontation ont été menés à l'issue de
chaque séance d'entraînement filmée, à la fois avec les
gymnastes et l'entraîneur. Cette forme d'entretien consiste à
demander à l'acteur de commenter et expliquer ses actions,
sentiments, perceptions à partir du film de la séquence
d'apprentissage. Les entretiens sont enregistrés. Ils
permettent au chercheur de reconstruire le cours de l'action
d'un point de vue personnel à l'acteur et donc de rendre
compte des significations données par chaque acteur dans la
situation.

Les résultats présentés et discutés ont été traités à partir
des matériaux recueillis au cours de l'apprentissage à la
poutre du salto facial pour deux gyI12.nastes, du salto avant
pour une gymnaste et de la liaison flip-flap - flip-flap pour
une gymnaste.
Les entretiens portaient également sur d'autres
éléments réalisés habituellement dans les enchaînements des
gymnastes. des sauts chorégraphiques de difficultés C, des
saltos arrière, des pivots, des souplesses, des séries
chorégraphiques.
LES «MANIES» SONT IMPORTANTES
DANS LA PHASE DE PRÉPARATION
Ce que nous nommons «manies» sont les comportements typiques
qui expriment les émotions des gymnastes avant l'action. Elles
apparaissent dans la phase de préparation à la réalisation.
Ces comportements peuvent être simples et uniques: tirer une
mèche de cheveux, ou replacer le short, ou se frotter les
mains… ou correspondre à une suite de gestes (une routine
comportementale) : se frotter les cuisses puis les mains entre
elles et se placer en position de départ, se frotter les mains
sur le justaucorps, tirer les cheveux et se replacer à
nouveau...
Elles ont été repérées par la grille d'observation
des comportements puis leur signification comme liée à la peur
de la réalisation a été validée par les gymnastes au cours des
entretiens d'autoconfrontation. «C'est pas beau, mais ça
met en confiance... et puis je m'en rend pas vraiment compte
!» dit une gymnaste.
Deux explications sont avancées par les gymnastes pour
expliquer leur présence souvent très inesthétique. La première
explication est la recherche d'une décontraction avant la
réalisation de l'élément périlleux pour ne pas penser au
danger: «Ça me décontracte un peu et m'empêche de
stresser» confiera une gymnaste - «C'est comme un
moment de pause, ça me permet de penser à tout ce que j'ai à
faire pour le facial» dit une autre.
La seconde explication est une recherche de stabilité dans un
climat d'incertitude de réalisation. En effet, la situation
comporte déjà tellement d'informations difficiles à gérer, que
le moindre élément perturbateur prend une grande ampleur: une
mèche devant les yeux, des mains moites, un short mal mis...
Ainsi la gymnaste recherche la position de départ idéale. «
C'est normal de faire ça, faut être bien avant les grosses
diff. Quand c'est pas dur, ça déconcentre pas. Là, faut se
concentrer pour pas tomber... donc pas de gêne» raconte
une gymnaste à propos d'une routine gestuelle très présente en
début d'apprentissage (se frotte les mains et replace les
cheveux).
Dans les deux cas, ces comportements ne sont pas inconscients,
mais relèvent d'une démarche consciente de recherche
d'efficacité face à une situation problématique. D'ailleurs,
les gymnastes s'accordent pour dire que plus l'élément est
difficile, plus il est potentiellement anxiogène et nécessite
donc plus d'attention.
Ainsi une autre gymnaste nous confiait
en parlant des cheveux devant les yeux que «Quand c'est pas
dur [...] ça déconcentre moins de vérifier s'ils sont
bien tirés».
PLUS IL Y A DE COMPORTEMENTS PARASITES, MOINS LA RÉUSSITE DE
L'ACTION EST ASSURÉE
Trois constats nous ont permis d'établir cette affirmation.
Ils sont les résultats de l'analyse comportementale. Nous
avons dans un premier temps mis en relation le nombre
d'indices comportementaux de peur et la réussite dans la
réalisation de l'élément.
Une première remarque semble indiquer une diminution du nombre
de ces comportements avec l'apprentissage de l'élément. En
effet, que ce soit lors des situations aménagées (ligne au
sol, petite poutre..) ou lors des premières réalisations sur
la grande poutre (mais avec parade ou tapis), on constate que
la phase de préparation avant exécution est longue (au niveau
du temps) mais peu perturbée de gestes inutiles.
Lorsque les
premières réalisations se font en situation non aménagée, la
fréquence de ces comportements augmente très nettement.
Lorsque la réalisation devient maîtrisée, ils diminuent voire
disparaissent complètement.
Une deuxième observation montre que ces comportements
parasites surviennent principalement avant l'exécution
d'éléments acrobatiques périlleux et peut fréquemment lors de
l'exécution d'éléments chorégraphiques.
Une troisième remarque met en relation présence des
comportements parasites avant l'action el réussite dans la
réalisation de l'élément. L'observation montre que plus il y a
de comportements parasites pendant la phase de préparation à
l'action, plus les chutes ou les refus d'action sont nombreux.
Ainsi, sans garantir la réussite de l'élément, l'absence
d'observables parasites semble révéler une certaine sérénité
ou confiance en soi de la gymnaste favorisant grandement sa
réussite.
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Tableau: présence des comportements en fonction du type
d'élément réalisé mis en relation avec le pourcentage de
réussite pour la gymnaste 3 au cours d'une période
d'apprentissage (2ème semaine de janvier 2003)
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Éléments acrobatiques
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Éléments gymniques
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Nombre moyen d'observables avant la réalisation
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1,46
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0,11
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Pourcentage de réussite de l'élément
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76,6%
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100%
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Ce tableau résume les observations faites à partir de la
réalisation d'enchaînements complets au cours d'une
semaine d'entraînement. Les éléments acrobatiques viennent
d'être introduit dans l'enchaînement. Les comportements
qui apparaissent chez la gymnaste sont les suivants :
expiration forcée, sautiller sur place, jeter uni coup
d'œil à l'entraîneur ou tirer la langue.
Plus l'élément
est qualifié de difficile par la gymnaste, plus le nombre
de comportements parasites est important.
LA FRÉQUENCE DES COMPORTEMENTS PARASITES PERTURBE
L'APPRENTISSAGE
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Graphique: évolution des comportements durant la phase
préparatoire du salto facial chez la gymnaste n° 1.
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Ce graphique montre l'évolution de la fréquence
d'apparition des comportements parasites de la gymnaste 1
pendant la phase d'apprentissage du salto facial. En
janvier, elle en est aux premières réalisations de
l'élément sur la grande poutre. L'entraîneur se trouve à
la parade - sans forcément toucher la gymnaste.
On
constate un certain nombre d'observables (remettre les
mèches, expiration forcée, sécher les mains) mais la
présence de l'entraîneur favorise la réussite de
l'élément. Puis, lorsque la gymnaste doit effectuer
l'élément sans parade, le nombre d'observables est en
nette augmentation (les trois comportements déjà cités
plus: coup d'œil vers l'entraîneur, frotter les mains sur
le short, s'appuyer sur les orteils, tirer la langue.. .).
De plus, toutes les réalisations se concluent par une
chute. Enfin, en avril et en mai, l'élément est maîtrisé,
les réalisations sont réussies et parallèlement les
indices comportementaux disparaissent.
Ces observations montrent que la présence proche de
l'entraîneur lors des premières réalisations en poutre
haute conditionne la réussite de l'exécution (pour les
quatre gymnastes observées, l'élément est presque toujours
réussi et les comportements parasites peu fréquents).
Mais, dès que l'entraîneur se retire, la fréquence
d'apparition des indices comportementaux augmente
sensiblement et les échecs dans l'exécution sont plus
importants.
L'ENTRAÎNEUR CONSTATE LES COMPORTEMENTS, MAIS NE S'EN PRÉOCCUPE PAS
Dans son entretien d'autoconfrontation, l'entraîneur
confirme les observations réalisation à propos des
différentes interactions avec les gymnastes et de leur
évolution au cours de l'apprentissage. Elle cherche
toujours à s'adapter aux gymnastes à leurs comportements,
à leur «fonctionnement classique» mais également aux
variables situationnelles.
Ainsi, les communications
portant sur l'exécution technique et/ou les encouragements
sont très personnalisées et très nombreuses en début
d'apprentissage. Elles deviennent plus générales et moins
précises au fil des réalisations réussies.
En ce qui
concerne les comportements parasites, l'entraîneur ne
s'intéresse pas, du moins en début d'apprentissage, à des
indices aussi fins que ceux que nous avons répertoriés.
Elle est consciente que ces attitudes existent, mais n'y
prête pas attention. Par contre, elle souhaite les voir
disparaître lors de la réalisation des enchaînements
complets.
LES COMPORTEMENTS TRADUISENT
LA PEUR DU GYMNASTE
Notre première hypothèse était qu'il existe une
corrélation entre les comportements parasites et
l'orientation de l'engagement moteur de la gymnaste. Nous
avons supposé que plus les comportements sont nombreux
plus la situation est interprétée par la gymnaste comme
risquée donc anxiogène.
Cette hypothèse est vérifiée, et l'étude permet même de
dégager des conclusions plus fines. Les indices
comportementaux sur lesquels nous avons fondé notre étude
en postulant qu'ils révélaient des émotions liées à la
peur chez la gymnaste s'avèrent fiables.
Les
verbalisations des gymnastes en entretiens sont sans
équivoque et corroborent nos résultats quantitatifs. Plus
l'élément est anxiogène, plus les observables sont
nombreux en phase préparatoire et plus les chances de
réussite sont faibles.
En d'autres termes, l'appréhension
ne permet pas un engagement total de la gymnaste dans
l'action et augmente donc la propension à la chute.
Cependant, le corollaire ne se vérifie pas, et la présence
de peu d'observables n'exclut pas la chute.
Bien que nos observations semblent indiquer que le nombre
de comportements parasites diminue à mesure que les
gymnastes progressent et automatisent leurs gestes, il
existe tout de même des phénomènes intrigants.
Par
exemple, pour une gymnaste, nous avons observé lors de
deux réalisations successives d'un même élément (avec
réussite de la première réalisation), que la deuxième
réalisation peut comporter un nombre deux fois plus
important d'observables exprimant la peur. Il apparaît
donc que la relation apprentissage - appréhension est un
phénomène complexe, variable selon les caractéristiques
individuelles et situationnelles.
Il apparaît aussi
nécessaire de passer par l'entretien avec les gymnastes
afin de rendre signifiant ces observables. Cela semble
indiquer qu'il est important pour l'entraîneur de
favoriser la communication avec le gymnaste afin
d'optimiser encore les consignes d'entraînement.
CES COMPORTEMENTS SONT-ILS NÉCESSAIRES
?
Si la corrélation entre la présence des comportements et
l'état émotionnel du gymnaste est démontrée, la légitimité
de ces comportements n'est en rien validée. On peut donc
se demander s'ils sont nécessaires à l'apprentissage ou
s'ils caractérisent simplement un obstacle à la
réalisation de l'élément.
Massimo (1993) a clairement montré que ces comportements
avaient de l'importance pour les gymnastes et que cela
leur permettait de se lancer dans l'exécution. De
surcroît, il soulève aussi le problème qu'il appelle « la
dépendance au porte-bonheur ».
Il affirme que ces
comportements sont à la base de routines comportementales
préalables à l'exécution de l'élément et que lorsqu'un
geste de la routine est absent ou ne peut être réalisé,
c'est toute la réalisation de l'élément acrobatique qui en
pâtit.
Il ne s'agit donc pas de les supprimer mais de les
réduire de sorte qu'elles soient toujours réalisables par
la gymnaste mais de façon peu visible par les juges. Elles
doivent être présentes mais pas omniprésentes.
Ainsi, l'utilisation d'une stratégie mentale pour préparer
l'exécution (comme le comptage ou l'imagerie de l'élément
à réaliser) semble plus efficace. Elle est courte, non
visible de l'extérieur et très stable.
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Conclusion à propos de l'interaction gymnaste-entraîneur
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Notre étude s'intéressait aux comportements dits parasites
qui semblent traduire la peur pour le gymnaste. Nous
souhaitions déterminer de quelle manière ils pouvaient
être utilisés par l'entraîneur dans sa gestion de
l'entraînement.
Nos résultats montrent qu'il s'établit effectivement une
corrélation entre le nombre d'indices recensés et
l'intensité des émotions (notamment la peur) ressenti par
les gymnastes. Il existe également des corrélations entre
la présence d'indices, le taux de réussite et
l'apprentissage de l'élément.
Cependant, la
différentiation beaucoup d'indices / peu d'indices reste
un critère peu précis pour l'entraîneur. L'entraîneur que
nous avons suivi n'utilise pas dans l'identification de
l'anxiété des gymnastes ces «petits» comportements mais
son attention est retenue par des comportements plus
globaux.
Les comportements parasites font donc partie d'un
plus grand ensemble d'informations que l'entraîneur
identifie et utilise dans la gestion de l'apprentissage
acrobatique des gymnastes et dans l'adaptation de son
intervention.
En privilégiant un croisement d'informations
entre la connaissance de l'activité et la connaissance du
gymnaste avec les informations situationnelles, il évite
ainsi les interprétations biaisées qui pourraient surgir
de l'unique interprétation des indices comportementaux.
Finalement, ces routines comportementales ne sont pas à
renforcer principalement parce qu'elles sont sujettes _
pénalisation en compétition. Cependant elles ne sont pas
non plus à proscrire au cours de l'apprentissage d'un
élément acrobatique, car elles permettent d'accélérer le
processus dans la mesure où elles favorisent la
concentration, augmentent la confiance et permettent
l'engagement.
Elles doivent cependant disparaître avec l'automatisation
de l'élément.
Guillaume AULARD,
professeur agrégé d'EPS - Chambéry
Annick DURNY, maître de conférences, UFR APS Rennes 21
Ce texte est tiré d'une étude plus importante dans le
cadre d'un mémoire de maîtrise STAPS Education et
Motricité.
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Bibliographie
- Dumouchel P. (1999). Emotions. Essai sur le corps et
le social. Le Plessis-Robinson: Editions Institut
Synthélabo. - Hanin Y.-L. (1980). A study of anxiety in sport. ln
w.F. Straub (Ed.) Sport psychology : an analysis of
athlete behavior. Ithaca, New York: movement. - Le Breton D. (1998). Les passions ordinaires.
Anthropologie des émotions. Paris: Editions Armand
Colin. - Massimo J. (1993). Are you a big chicken ? International gymnast. Mars 1993, 56-57. - Trudel P., Côté J. (1994). Pédagogie sportive et
conditions d'apprentissage. Enfance, 2-3, 285-297.
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