Pertes de Figures
au Trampoline
Par
Claude BERTHELOT
Chercheur et enseignant à l'UFR STAPS Université
Paris V
Directeur du pôle espoir trampoline de Bois Colombes (France)
1. Le phénomène existe mais est mal décrit.
Depuis que ce problème existe, il a été maintes fois discuté et abordé.
Toutefois, à aucun moment, il n'a été rigoureusement observé. Nous ne
possédons donc aucune base de données sérieuses relatives à la description du
problème.
Or s'il est une chose assez claire aux yeux des praticiens,
c'est que ce phénomène revêt des formes extrêmement variables. On peut donc
supposer que sa compréhension recouvre des champs variables selon les cas de
figures.
Il semble intéressant de
repérer le plus de paramètres possibles sur les cas déjà connus. A ce titre,
une enquête large doit être menée auprès des victimes de pertes de figures et
de leurs entraîneurs. On peut espérer de ce travail que certains axes
prioritaires d'investigation puissent
se dégager.
2.
Il existe une réelle
difficulté à observer le phénomène in situ
a ) L'occurrence du phénomène est aléatoire et rend très
improbable la présence d'observateurs avisés à l'instant du déclenchement du
problème.
b) Les témoignages des protagonistes
(athlètes, entraîneurs, partenaires, famille) sont clairement soumis à l'affectif
tant ces périodes sont éprouvantes pour tous. Ainsi, pour indispensables qu'ils
soient, ces témoignages doivent être regardés avec circonspection.
c) L'angoisse suscitée par ces
problèmes n'incitent pas les praticiens à solliciter des témoins lors des
périodes de crise. On peut également imaginer une gène liée à la mise en avant
de problèmes d'entraînement. Ces pertes de figures sont très redoutées par
tous.
d) Les périodes de crise sont en général assez
longues (semaines ou mois) et rendent problématique l'observation au
long cours.
3.
Caractéristiques générales
du phénomène
En dehors
d'étude plus avancée et rigoureuse (cf paragraphe 1), les pertes de figures se
présentent globalement de la façon suivante :
a) A un instant donné le trampoline se « trompe » dans la réalisation d'un
élément technique. Il produit ainsi une figure non prévue au départ. On ne
repère pas de signes avant coureurs suffisamment lisibles pour qu'ils aient été
identifiés. Ainsi personne aujourd'hui ne peut prédire une erreur de ce type
(le problème est bien là !).
b) L'apparition de l'inquiétude, voire de l'angoisse, est quasi immédiate et va
se poursuivre et croître au fil des nouvelles erreurs.
c) On ne déplore pas d'accidents plus particulièrement nombreux dans ces périodes
malgré leur extrême inconfort . Ceci ne manque pas d'être surprenant.
d) Une déstructuration progressive d'autres éléments techniques apparaît au fil du temps. A
terme toute la pratique du trampoliniste peut être touchée. Chaque nouvelle
confusion ajoute à l'inquiétude et nourrit les erreurs suivantes.
e) Les formes de déstructuration sont très variables et surprenantes. Souvent la
« perte » se traduit par un ajout de rotation ! On observe aussi
des pertes très sélectives ( un élément isolé ou une famille d'éléments
proches) laissant intact tout un
ensemble d'autres éléments . Contrairement à un apparent bon sens, le
trampoliniste peut parfois réaliser des libres complets à très haut-niveau tout
(14 pts de difficulté) en restant en échec sur des figures de base (ex :
barani).
f) La restructuration des éléments concernés s'obtient assez souvent. On ne peut toutefois isoler
d'axe d'intervention particulièrement radical dans le traitement de ce problème
. Le coup par coup reste la démarche prédominante. Les hypothèses empiriques et
intuitives fleurissent et divergent sensiblement.
g) Des périodes de « rechutes » sont souvent à craindre. Elles concernent le plus
souvent les mêmes figures que les crises précédentes.
h) Personne n'est à l'abri des pertes de figures. L'expérience laisse à penser
que chacun, quelque soit son niveau, son âge, la période de sa carrière, le
contexte etc , puisse un jour devoir faire face au problème.

4. Les causes sont très
probablement plurielles
Au regard de ce qui a
été avancé plus haut, l'idée d'une cause unique et invariable s'évanouit
d'elle même. Il semble qu'il faille imaginer un faisceau de
circonstances concomitantes, et variables selon les individus, pour
expliquer un phénomène aussi déroutant. Cette idée n'est que le fruit de
l'expérience qui montre que personne, jusqu'à lors, n'a eu d'intuition géniale
ne permettant, ni d'anticiper sur l'apparition du problème, ni de le résoudre
une fois survenu. Le nombre important de personnes ayant été déjà confrontées
au problème donne un relatif sérieux à cette remarque.
5.
Réflexions et axes
hypothétiques

a) Les pertes de figures sont-elles spécifiques à l'acrobatie ou ne
sont-elles que l'expression d'un problème connu ailleurs, et qui trouve ici une
forme particulière ?
En effet le problème reste entier de savoir si le
trampoline génère de nouveaux types de problèmes de motricité ou si il en
modifie l'expression. L'importance de cette remarque se mesure au fait de
pouvoir éventuellement ou non s'appuyer sur des travaux préexistants. La nature
des hypothèses peut en être sérieusement modifiée.
b) Approche informationnelle et cognitive de la discipline
L'analyse des exigences
informationnelles et cognitives du trampoline peut aider à fonder l'idée d'une
forme de saturation perceptive et décisionnelle liée à la grande
complexité des rotations exécutées (vitesse angulaire de rotation des segments
et de la tête en particulier, défilement des informations visuelles,
modifications posturales et toniques).
On note également que le trampoline est une
discipline très exigeante au plan du repérage dans l'espace. En
effet les rotations avant et arrière s'effectuent sur des trajectoires le plus
verticales possibles réduisant ainsi l'association de rotation et de
translation, présente dans les autres disciplines acrobatiques. Ainsi les
trampolinistes se trouvent-ils devoir travailler sur des angles d'envol les
plus faibles possible et avec une constante intention de verticalité.
Dans ces circonstances on peut imaginer qu'il soit délicat, à certains moments,
de ne pas confondre les sens de départ en rotation. Apparaissent ainsi
les conditions favorables à une confusion. Une réflexion sur l'attention et
l'intentionnalité prend ici naissance.
c) Approche informationnelle et cognitive de l'apprentissage

Le mode spécifique
d'apprentissage au trampoline possède une logique propre (part method). Il s'appuie sur la
construction d'un système de repères informationnels que se construit le
trampoliniste au cours de son apprentissage. Cette construction se fait à
partir de la réalisation successive et progressive « d'éducatifs »
dont la maîtrise parfaite assure la qualité de l'apprentissage et la sécurité
de l'apprenant. Or ces « éducatifs » sont maintes fois utilisés au
cours de la carrière sportive ( ½ tour piqué, barani, tendu arrière etc).
Chaque étape d'apprentissage, une fois maîtrisée, reste disponible en tant
qu'habileté d'urgence (réchappe).
L'idée est donc de s'appuyer sur les
similitudes informationnelles des éléments techniques. Peut-on être assuré qu'à
terme, et dans certaines circonstances, ces similitudes ne fondent pas le
creuset des confusions ? Toute médaille ayant son revers, la
« part method » ,pour extraordinairement utile et pertinente qu'elle
soit, ne comporte t'elle pas un risque éventuel ?
Une forte conviction
pragmatique avance l'idée d'une corrélation marquée entre les pertes de figures
et des « périodes de difficultés de vie de l'athlète ». Il
semble que les pertes apparaissent plutôt
dans des moments où l'athlète est soumis au stress (examen, compétition,
etc), à des problèmes affectifs (familiaux ou autres), à la fatigue ou tout
phénomène lui rendant difficile la concentration à l'entraînement.
L'analyse du contexte de vie du sujet au début de ses pertes de figures
pourrait probablement nous éclairer.
En poussant plus loin la réflexion il faut
se demander si ces périodes favorisent simplement l'apparition des
pertes de figures ou si elles les génèrent. Sont-elles la révélation du
problème ou sa cause profonde ?
Cette approche est
particulière au trampoline. Cette discipline sportive, organisée autour des
sauts périlleux (« salto mortal » en espagnol), repose sur une forte
symbolique de la mort et du défi. En même temps, le fantasme du vol et de
la liberté est presque systématiquement mis en avant lors d'interview de
trampolinistes. La complexité symbolique apparaît clairement. Plus le sujet se
« libère » de la pesanteur (acrobatie complexe) plus le risque vital
s'accroît et plus sa marge de liberté motrice se réduit. Se perdre pour se
retrouver, générer du vol (liberté) en fonction de la réception (risque) ,
place le trampoliniste dans des paradoxes symboliques dont on peut
penser qu'ils offrent des sources de conflit.
Par ailleurs, la
relation à l'entraîneur est fortement marquée par le fait que les acrobates
sont jeunes et les entraîneurs adultes. De la sorte , la classique
superposition des rôles parent-entraîneur est accrue au sein d'une
relation souvent vitale où le jeune sportif confie sa vie à l'adulte lors de
parades. Cette confiance au pareur est accordée de façon prioritaire à
l'entraîneur principal. A cela s'ajoute le fait qu'à l'instar de toutes les
pratiques physiques, le trampoline permet, par le biais de la motricité, d'exprimer les troubles intimes du
sujet. On mesure ici l'intérêt de l'étude approfondie de cet aspect des choses.
6. Etat des recherches
en France
Aujourd'hui, certaines recherches se mettent
en place. Une étude épidémiologique est en cours sous l'impulsion de J-François
ROBIN (Paris XII Créteil). Elle vise à repérer et décrire rigoureusement le
phénomène. A Montpellier, , Denis Hauw conduit depuis 1999 dans une perspective
de cognition située une recherche avec les athlètes de l'équipe de France. Ce
travail a permis l'identification des cognitions mobilisées en actes par les
trampolinistes dans différents contextes de réalisation (entraînement,
compétition). Cette approche privilégie l'analyse des situations telles que les
perçoivent les sujets. Paul Delamarche et Franck Multon ( laboratoire Rennes
II) ont entrepris depuis deux ans une approche cinématique très fine des
exercices de haut-niveau. Les données concernant les postures et les
accélérations autoriseront une meilleure compréhension des exigences
perceptives du trampoline.
A terme le rapprochement
et le croisement de ces données, ainsi que d'autres à venir, ouvriront des
pistes explicatives et hypothétiques pour la suite de notre réflexion.
7. Conclusion
Ces réflexions
visent à témoigner d'un regard pragmatique et empirique sur l'épineux
problème des pertes de figures. En premier lieu elles veulent fonder la nécessité
d'une étude épidémiologique ainsi que l'analyse rigoureuse de l'activité et de
ses pratiquants. Elles veulent aider les chercheurs, théoriciens et
praticiens à mieux poser les questions. Peut-être sera -t'il nécessaire de
nommer le problème de façon plus pertinente, s'agit-il vraiment de
pertes ?